La productivité du travail mesure le rapport entre la richesse produite et les ressources mobilisées pour l’obtenir, en volume, par heure travaillée ou par emploi. En France, cet indicateur a quasiment retrouvé son niveau de 2019, mais il reste nettement en dessous de la trajectoire tendancielle des années 2010, avec un écart de plus de quatre points par rapport à la prolongation de la tendance précédente.
Ce décalage change la nature du problème : relancer la productivité ne consiste plus à rattraper un choc conjoncturel, mais à corriger un déficit structurel persistant.
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Productivité globale des facteurs : le concept qui éclaire le blocage
La plupart des analyses publiques distinguent deux mesures. La productivité apparente du travail rapporte la production au nombre d’heures ou de travailleurs. La productivité globale des facteurs (PGF) isole la part de la croissance qui ne s’explique ni par l’augmentation du capital, ni par celle du travail.
La PGF capte l’effet de l’organisation, de l’innovation, de la qualité du management et de l’allocation des ressources entre secteurs. C’est elle qui stagne le plus nettement en France depuis le milieu des années 2000.
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Comprendre cette distinction permet d’éviter un piège fréquent : croire qu’il suffit d’investir davantage ou d’embaucher plus pour relancer la productivité. Si la PGF ne progresse pas, chaque euro ou chaque heure supplémentaire rapporte moins qu’avant.

Intelligence artificielle en entreprise : adoption rapide, gains encore limités
L’IA générative s’est diffusée à une vitesse inhabituelle dans les entreprises françaises. Selon la Banque de France, la diffusion de l’IA dans les entreprises françaises est rapide, mais les effets mesurables sur la productivité restent modestes à ce stade.
Le paradoxe rappelle celui formulé par Robert Solow dans les années 1980 à propos de l’informatique : la technologie est visible partout, sauf dans les statistiques de productivité. Plusieurs facteurs expliquent ce décalage temporel.
- Les usages restent souvent expérimentaux ou cantonnés à des tâches isolées, sans refonte des processus de travail sous-jacents.
- L’intégration dans les chaînes de valeur exige une montée en compétences des salariés, un investissement en formation que beaucoup d’entreprises n’ont pas encore réalisé.
- Les gains individuels (un salarié qui rédige plus vite, un développeur qui code plus rapidement) ne se traduisent pas automatiquement en gains collectifs si l’organisation n’adapte pas ses flux et ses indicateurs.
Seule une entreprise sur trois environ déclare des gains de productivité concrets liés à l’IA. Le potentiel existe, mais l’IA ne produit des gains durables qu’intégrée aux processus, pas en surcouche.
Capital humain et gestion des talents : un levier sous-exploité en France
Le rapport du Conseil national de productivité publié en 2025 pointe le rôle du capital humain comme facteur structurant. La France investit dans la formation initiale, mais la formation continue en entreprise et la gestion des parcours professionnels restent en retrait par rapport à plusieurs voisins européens.
Le problème se situe à deux niveaux. Le premier est le recrutement et la rétention des talents dans les secteurs à forte valeur ajoutée. Les entreprises françaises peinent à attirer et fidéliser les profils techniques, ce qui freine la diffusion de l’innovation dans le tissu productif.
Le second concerne la qualité du management intermédiaire. Des travaux récents soulignent que l’adoption de l’IA par les managers augmente leur volume de production, mais ne garantit pas une amélioration de la qualité du management lui-même. Un manager qui produit plus de tableaux de bord ne manage pas forcément mieux ses équipes.
Formation continue et montée en compétences
La formation continue constitue un investissement dont le rendement sur la productivité est documenté, à condition qu’elle cible des compétences directement mobilisables dans le poste. Les dispositifs trop généralistes ou déconnectés des besoins opérationnels de l’entreprise produisent peu d’effets mesurables.
Pour les entreprises, le levier le plus direct consiste à articuler plan de formation et transformation des processus. Former un salarié à un outil sans repenser le workflow dans lequel il s’insère revient à acheter une machine sans réorganiser la ligne de production.
Investissement productif et allocation du capital entre secteurs
La relance de la productivité passe aussi par la qualité de l’allocation du capital. Une économie peut investir massivement sans gagner en productivité si les ressources se dirigent vers des secteurs à faible valeur ajoutée ou vers des entreprises peu performantes maintenues artificiellement en activité.
Le FMI a souligné que sans intervention des pouvoirs publics et mise à profit des nouvelles technologies, les taux de croissance plus soutenus risquent d’appartenir au passé. La croissance mondiale pourrait chuter d’environ un point en dessous de son niveau moyen prépandémique d’ici la fin de la décennie.
L’enjeu n’est pas d’investir plus, mais d’investir mieux. Cela suppose des politiques publiques qui facilitent la réallocation des ressources vers les entreprises les plus productives, plutôt que de saupoudrer les aides sans critères d’efficacité.
- Simplifier l’accès au financement pour les entreprises innovantes en phase de croissance, pas seulement en phase d’amorçage.
- Réduire les freins réglementaires à la croissance des PME, qui découragent certaines entreprises de franchir des seuils d’effectifs.
- Conditionner davantage les aides publiques à des engagements mesurables en matière de modernisation des processus.

Productivité et emploi : une tension à dépasser
La France a connu ces dernières années une croissance plus riche en emploi, portée par des politiques volontaristes de soutien à l’embauche. Cette dynamique positive pour le marché du travail a mécaniquement pesé sur la productivité par tête, puisque davantage de personnes se partagent une production qui n’a pas augmenté au même rythme.
Créer de l’emploi et relancer la productivité ne sont pas contradictoires, mais les deux objectifs exigent des instruments différents. Les baisses de charges favorisent l’embauche. L’innovation, la formation et la réorganisation des processus favorisent la productivité. Confondre les deux conduit à des politiques qui ne répondent ni à l’un ni à l’autre.
Le déficit structurel de productivité en France ne se résorbera pas par un seul levier. La combinaison d’une meilleure intégration technologique, d’un investissement ciblé dans le capital humain et d’une allocation plus exigeante des ressources forme le socle d’une trajectoire de rattrapage. Le retour au niveau de 2019 est acquis ; retrouver la pente d’avant reste le vrai défi.